Comment les messageries privées permettent aux Nigérianes de prendre part aux mobilisations ?

WhatsApp est de loin la première plateforme sociale dans plusieurs pays africains. Depuis plusieurs semaines, le Nigeria est secoué par des manifestations initiées contre les violences policières, qui se sont transformées, en une contestation inédite contre le régime et la mauvaise gouvernance. Ces manifestations sont inédites et attirent aussi autant l’attention du monde grâce à une campagne organisée et planifiée sur les réseaux sociaux.

Et à la tête de ces manifestations et du hashtag #Endsars, des féministes qui diffusent l’information, viennent en aide aux manifestants, alertent, grâce aux outils comme Whatsapp et Telegram.

Les femmes ont toujours pris leur part dans le changement politique au Nigeria. Figure importante de la lutte anticolonialiste, Funmilayo Ransome_Kuti, par exemple a milité pour l’émancipation et l’autodétermination des femmes dans son pays. En avril 1948, avec les femmes de son organisation, Abeokuta Women Union, elles obtiennent la suspension de la taxe imposée aux femmes et une amélioration provisoire de leur représentation politique. Et ces victoires, elles l’ont sans doute obtenu difficilement car on était encore loin de l’ère du smartphone et des réseaux sociaux. Désormais, Twitter, Facebook, Instagram mais surtout Whatsapp sont au cœur de nos vies. C’est sur cette dernière plateforme notamment que la campagne #Endsars se joue aussi. Les manifestants ont diffusé des informations capitales (lieu et date de rencontre, actualités en temps réel des marches, etc…) qui sont devenues virales grâce à des groupes populaires sur Whatsapp.

Utilisée par toutes les catégories de la populations (artisans, classes moyennes ou supérieures, jeunes ou vieux), les messageries privées permettent aux Nigérianes de s’informer.

Depuis que les médias traditionnels du pays ont été réduits au silence par les règles réglementaires de la NBC, Whatsapp a été très efficace, en particulier pour atteindre toutes les générations au Nigéria.” affirme Blackdotmandy qui me confie qu’elle utilise surtout la fonctionnalité Status de l’application pour suivre l’actualité.

Whatsapp a aussi été une ressource importante pour les organisatrices de certains mouvements. “ En tant que co-organisatrice de Women for Nigerian Youths, je travaille avec des personnes que je n’ai pas rencontrées et que je ne rencontrerai probablement jamais physiquement. Pourtant, nous avons pu collaborer et nous déployer dans les rues de manière presque transparente. Ceci est particulièrement intéressant pour moi car je suis impliquée dans des mouvements et dans l’activisme social depuis environ 20 ans. Alors je connais la différence. C’est un moment historique.” me raconte Dupe Killa.

Cette présence sur Whatsapp est cependant bien pensée. “ La plupart du temps, nous nous organisons en groupes locaux pour intensifier les différents efforts et nous concentrer sur des problèmes particuliers. Les gens partagent beaucoup de contenu — actualités, articles, etc mais ils sont responsables des contenus qu’ils proposent.” précise Dupe.

Ces derniers jours, le gouvernement a accusé de jeunes manifestants Nigérians, d’utiliser les réseaux sociaux pour dissiper la désinformation.

“Je reçois pas mal de fausses informations sur Whatsapp. Quand j’en reçois, je réponds immédiatement à l’expéditeur pour lui apporter des éclairages”. me confie Seyi, une militante très active sur Twitter.

Du côté des principales organisations féministes, très actives au sein du mouvement #Endsars, il faut veiller à la sécurité des messages diffusés avant tout. Elles préfèrent donc échanger sur la messagerie Telegram. “De nombreuses conversations et des groupes se sont déplacés sur Telegram. Cette application a une meilleure réputation dans la protection des données personnelles des utilisateurs. Ce que nous remarquons aussi, c’est que sur Whatsapp, il y a énormément de fausses nouvelles pouvant accroître les tensions ethniques et religieuses.” affirme Fakhrriyyah, membre de la coalition féministe.

Pour Gbenga Sesan, directeur exécutif de Paradigm Initiative, une organisation, basée au Nigeria, qui milite pour le respect des droits numériques en Afrique, WhatsApp a servi de pont entre les médias sociaux traditionnels (Twitter, Facebook, Instagram) et le monde hors ligne. “ Le fait que l’application soit très simple et imite la simple messagerie classique, attire un groupe démographique qui n’est pas assez averti pour utiliser les médias sociaux traditionnels. Sa facilité de transfert d’informations vers les contacts, tout comme les SMS, mais associée aux fonctionnalités d’envoi audio, photo et vidéo en a fait un canal important pour diffuser l’information.”

Cependant, Gbenga reste prudent. Les qualités qui en font un canal pour populariser les usages, font aussi de cette messagerie, le lieu où les fausses informations ou la propagande se propagent rapidement.

Cet article a été rédigé par  Sinatou Saka, lauréate 2020 de la bourse Paradigm Initiative pour les droits numériques et l’inclusion

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