Le Bénin à l'épreuve de la démocratie, les leçons de la répression numérique  

Auteur: Emmanuel Vitus

Dimanche 28 avril 2019, les Béninois étaient convoqués aux urnes pour désigner leurs parlementaires. Le scrutin s’est déroulé dans un climat de tension, car le 05 mars 2019, la Commission Électorale Nationale Autonome (CENA) avait invalidé les dossiers de candidature de tous les partis politiques de l’opposition sauf le Bloc Républicain et le l’Union Progressiste, deux regroupements politiques proches du président Patrice Talon.

Pour la première fois depuis 1990, le Bénin a organisé une élection sans l’opposition. Et pourtant le pays est considéré comme le champion de l’alternance politique et de la démocratie en Afrique de l’Ouest. Les manifestations des partis politiques de l’opposition pour un report des législatives du 28 avril n’ont pas fait fléchir les autorités béninoises. Il est reproché aux partis politiques de l’opposition de n’avoir pas répondu aux exigences du nouveau code électoral.

À ce climat de tension, s’est ajouté dans la journée du 28 avril 2019, la coupure de l’Internet. En effet à partir de 1h du matin, les internautes avaient du mal à se connecter aux réseaux sociaux Facebook et Twitter notamment. L’internet mobile sera complètement coupé par la suite et ne sera rétabli que le lendemain.

Pour l’heure, les autorités béninoises n’ont donné aucune explication à cette situation, mais dans la presse locale béninoise, on évoque, des mesures préventives « pour éviter des appels à la violence le jour du scrutin législatif. »

L’opérateur de téléphonie mobile, MTN Bénin, reconnaît de son côté la coupure de l’Internet dans la journée du 28 avril tout en déclinant sa responsabilité.

« Effectivement, nous avons opt connu des soucis concernant la connexion Internet dans la journée d’hier. (…) Toutefois, le souci était indépendant de notre volonté », peut-on lire sur le compte Twitter du fournisseur d’accès Internet.

Un test pour la démocratie béninoise

Avec plus d’une dizaine de fournisseurs d’accès Internet, le Bénin fait partie des bons élèves en matière de démocratisation de l’internet. En 2017, l’Alliance pour l’Internet abordable (A4AI) a classé le Bénin parmi les 10 pays du continent africain à avoir un accès facile à l’Internet.

Selon A4AI, cette hausse est due non pas à la mise en place d’une réforme majeure unique, mais au simple fait, par exemple, que le régulateur donne plus d’informations sur les règlements et décisions, sur la transparence des tarifs.

Et pourtant depuis 2018, les autorités béninoises prennent des décisions qui restreignent la liberté d’expression sur Internet. Le 25 juillet 2018, le gouvernement a pris un décret portant introduction d’une contribution sur la consommation des services de communications électroniques fournis par les réseaux ouverts au public.

Concrètement, il s’agit d’une taxe de 5 FCFA par mégaoctet pour l’accès aux services over-the-top (OTT). Les services OTT (ou services de contournement en français), sont l’ensemble des services qui permettent de transporter des flux audio, vidéo ou des données Internet sur les réseaux Facebook, WhatsApp, Viber, Skype et autres, sans l’intervention d’un opérateur de téléphonie traditionnel.

« Le coût change pour les réseaux sociaux et pour des usages ludiques. Vous téléchargez de la musique, un film, vous faites des transferts d’images qui critiquent le gouvernement (…) vous payez le prix qui est légèrement plus fort », avait soutenu Romuald Wadagni, ministre de l’Économie, des Finances et des Programmes de dénationalisation du Bénin.

Face à la colère des internautes, le gouvernement est revenu sur sa décision le 22 septembre 2019. Il explique ce rétropédalage par plusieurs raisons notamment, « les perturbations techniques (…) la rupture de l’économie globale du secteur, au détriment des consommateurs, en particulier les plus modestes et l’entrave à “la démocratisation de l’Internet”.

Naissance du Web-activisme

La coupure d’internet le 28 avril 2019, a cristallisé la colère des internautes, des organisations de la société civile et de la communauté internationale.

Ramanou Biaou, le président du chapitre béninois de Internet Society (ISOC Bénin) dans un entretien accordé à la chaîne étatique allemande Deutsche Welle, déplore les effets néfastes de cette coupure d’internet sur les activités économiques au Bénin.

“À travers les réseaux sociaux, il y a des entreprises qui mettent sur le marché des services, des produits, des solutions. Commencer à restreindre ces réseaux sociaux, cela a forcément un impact qui va au-delà de l’aspect économique. C’est d’une façon ou d’une autre une restriction de la liberté d’expression qui a été prise contre les Béninois ce 28 avril », dénonce-t-il.

Même son de cloche chez Amnesty International. Pour l’organisation internationale de défense des droits de l’homme la décision de couper l’accès à Internet et aux réseaux sociaux le jour du scrutin est une violation directe du droit à la liberté d’expression.

‘Dans la pratique, cela réduit au silence les défenseurs des droits humains, les journalistes et les blogueurs qui observent ces élections parlementaires contestées, sans candidats de l’opposition’, déplore François Patuel, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Amnesty International.

En 2018, la tentative de taxation de la connection aux réseaux sociaux avait contribué à la naissance d’influents web activistes. Sur Twitter, l’hastag #TaxePasMesMO avait été repris dans des milliers de tweets contraignant les autorités béninoises à revoir leur copie. Depuis dimanche, les activistes se font entendre à nouveau, cette fois avec des hastags comme #BeninShutDown, #BeninBlackout et #KeepIton en référence à la coalition de de lutte contre les coupures d’Internet à travers le monde.

Quid d’une répression numérique en Afrique Francophone ?

Si au Bénin c’est la première fois que les internautes subissent la coupure d’Internet, en Afrique francophone, la pratique devient courante. Le Tchad fait partie des pays africains qui pratiquent une censure drastique de l’Internet. Depuis un an, les Tchadiens n’ont plus normalement accès aux réseaux sociaux Facebook, Twitter et aux messageries WhatsApp et Viber.

« Cette censure est d’autant plus insupportable que les gens ne savent pas pourquoi ils n’ont plus la possibilité d’utiliser normalement les réseaux sociaux », s’indigne Julie Owono, directrice exécutive d’Internet sans frontières.

Au Cameroun, les autorités ont coupé Internet au Nord-ouest et au sud-ouest du pays en avril et octobre 2017. Ces deux régions qui réclament leur autonomie sont le théâtre de violents combats  entre les séparatistes et l’armée régulière camerounaise. Le 15 janvier, une ONG camerounaise Réseau de Défenseurs des Droits Humains de l’Afrique Centrale (Redhac) avait porté plainte contre l’État camerounais devant le Conseil constitutionnel pour le rétablissement d’Internet dans les deux régions précitées. Une plainte similaire a été portée contre les opérateurs de téléphonie mobile en RD Congo.

Début septembre, l’internet a été intentionnellement perturbé par les autorités togolaises à chaque manifestation de l’opposition politique. Les experts de Netblocks, une ONG basée à Londres estime que chaque journée sans Internet au Togo fait perdre 243 507 dollars au pays.

Parmi les mauvais élèves de la classe, figure également l’Algérie. Plusieurs cas de coupure d’internet ont été enregistrés dans le pays, mais à chaque fois, l’opérateur proche du gouvernement, Algérie Telecom, dément une coupure volontaire.

Sur le continent, d’autres pays comme le Sénégal et le Burkina Faso sont à féliciter en matière de démocratisation de l’Internet. En 2014 lors du soulèvement des Burkinabés pour exiger et obtenir le départ de l’ancien président Blaise Compaoré, aucune coupure d’Internet n’a été signalée malgré la situation politique tendue. Même tendance au Sénégal où lors de la dernière élection présidentielle tous les signaux laissaient prétendre une probable coupure.

L’espoir est permis

Les coupures sont désormais utilisées par les gouvernements comme des moyens de musellement des peuples souvent au prétexte de protéger l’ordre public et de contrôler les excès  sur les réseaux sociaux.

Au vu des tendances actuelles en Afrique Francophone, l’avenir du réseau internet reste incertain.

La situation au Cameroun, en Algérie, au Togo, en RDC et au Tchad permet d’établir un lien étroit entre les soulèvements populaires et le taux de connexion de ces pays. Ainsi, depuis le Printemps arabe, il est tentant de faire un lien direct entre la capacité d’un peuple à renverser un dictateur et le nombre de personnes connectées à Internet.

Photo Credit: RFI

Tous les régimes totalitaires ont compris donc l’importance de maîtriser le web. Bâillonner le web devient ainsi le rêve de toute dictature. Mais un rêve impossible.  Au Togo, au Benin comme partout ailleurs, les internautes déjouent la censure en passant par des proxys ou en utilisant des connexions bas débit. Des activistes proposent, eux, des passerelles fax et VPN. Des blogs expliquent également comment contourner le blocage.

Avec les élections locales, législatives et présidentielles à venir dans plusieurs pays en Afrique francophone, il est important pour les gouvernements d’ouvrir des débats multipartites sur la gestion et la gouvernance de l’Internet, car ces perturbations volontaires violent explicitement les droits humains protégés notamment par une résolution adoptée à l’unanimité le 1ᵉʳ juillet 2016 par le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies.

Emmanuel Vitus est Chercheur et Google Policy Fellow chez Paradigm Initiative.

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