Facebook et Les Manifestations Politiques en Afrique.

Alors que les forces de sécurité nigérianes ont abattu des jeunes manifestants le 20 octobre, lors des rassemblements #EndSARS pour mettre fin à la brutalité policière, plusieurs publications ont été faussement signalées comme des « fausses nouvelles». Sur les réseaux sociaux, la crise anglophone au Cameroun prend désormais de l’ampleur après le drame de Kumba. Quel rôle peut jouer Facebook dans cette nouvelle mobilisation en ligne ? Entretien avec Qemal Affagnon, coordinateur de l’Afrique de l’ouest pour Internet Sans Frontières.

Quel rôle peut jouer Facebook dans la crise anglophone au Cameroun ?

Je pense qu’au niveau de la diffusion de l’information, ils ont un rôle à jouer. Les artistes et les personnalités ont commencé à donner de la voix au Cameroun et ils sont nombreux sur Facebook. Depuis le drame de Kumba, Facebook permet aux citoyens de libéraliser l’information au-delà des médias traditionnels.

Mais il y a un risque que Facebook tente de censurer les discussions comme ce fût le cas au Nigeria. Parce qu’en 2018, Facebook a dépêché deux représentants au Cameroun pour rencontrer les autorités afin de limiter les fausses nouvelles et les discours de haine. Autorités, qui il faut le rappeler, quelques semaines avant, avaient coupé internet pendant 94 jours.

Aussi, à l’approche des dernières élections, les autorités ont contacté Facebook et ils ont répondu présents.

Donc il y a déjà des contacts entre les deux parties et un risque réel que Facebook ressorte l’argument des fausses nouvelles si le mouvement au Cameroun prend de l’ampleur et menace les intérêts du gouvernement.

De nombreuses personnes exercent leur droit à la liberté d’expression sur les réseaux sociaux et à travers ces pratiques, Facebook entrave ce droit. Cependant, au Cameroun, Facebook n’a pas trop intérêt à réagir pour l’instant car la mobilisation est encore faible mais j’imagine que si elle grandit, il y a effectivement un risque réel d’entrave à la liberté d’expression.

Comment comprendre cette erreur de Facebook qui marque une information vérifiée comme une fausse nouvelle ?

Facebook explique que c’est dû à une erreur technique, que l’algorithme s’était emballé et qu’ils s’en sont rendus compte après coup. Ils disent avoir mal étiqueté les informations. Alors que les gens qui diffusaient l’information recevaient une alerte selon laquelle ils s’apprêtaient à diffuser une fausse information. Donc ils ont cherché à briser l’élan qui amenait les gens à s’exprimer.

C’est difficile à croire car Facebook manœuvre pour l’ouverture de son second bureau en Afrique. Ce n’est pas qu’un bureau de communication mais ils veulent développer de nombreuses activités. Le Nigeria étant un marché gigantesque, il négocie actuellement des partenariats avec des opérateurs de téléphonie et les agences de communication.

Quand tu prends une photo et que tu le postes sur Facebook, le réseau social récupère les métadonnées de cette photo. Et aujourd’hui, dans la perspective de leur ouverture au Nigeria, ces données sont précieuses et constitue aussi une manne financière importante.

Ces données sont stratégiques pour l’avenir de Facebook dans le pays et le monde a vu l’ampleur de la mobilisation. Le mouvement est devenu tellement important que les manifestants ont demandé la démission du gouvernement donc on peut penser que Facebook essaie de mettre en place ce genre de règles pour étouffer ce genre de mobilisation qui peut avoir d’énorme conséquences sur ses intérêts, ainsi que ceux de ses partenaires officiels. Ils essaient de se positionner sur le rôle qu’ils peuvent jouer.

Du côté d’Internet Sans Frontières, on surveille la situation mais le risque est vraiment au niveau de la capacité des citoyens à se mobiliser davantage.

Responsabilité des plateformes dans les mobilisations politiques de plus en plus courantes ? Comment se préparer ?

Dans les années à venir, il y aura de plus en plus de mobilisations via les réseaux sociaux. Le taux de pénétration mobile croît davantage. Les jeunes représentent la majorité de la population et les gens sont de plus en plus connectés. En plus, dans de nombreux pays, les médias sont à la solde des gouvernants donc on peut anticiper qu’il y aura de plus en plus de mobilisations en ligne.

Les autorités doivent prendre leurs responsabilités. Ces plateformes permettent aux gens de s’exprimer. Ce sont des violations flagrantes de ces droits donc il faut que les gouvernements prennent conscience qu’il y a de réelles atteintes à la liberté d’expression, à liberté d’accès à une information pluraliste.

Il y a davantage de menaces sur les risques de coupure d’internet. A Internet Sans Frontières, on essaie aussi désormais de sensibiliser davantage les gouvernements sur le coût économique de la coupure d’internet dans ses pays. Un de nos partenaires a développé un outil qui permet de calculer les pertes économiques et on essaie de montrer que les Etats sont pénalisé sur plusieurs fronts. Avec la Covid-19, les pays sont fragilisés économiquement et la coupure d’internet pénalise encore plus.

Pour ce qui est des acteurs comme Facebook, je pense qu’il faut mettre en place des lois. Ces domaines numériques sont soit très mal régulés en Afrique, soit les lois existantes sont utilisées à des fins politiques comme on l’a vu récemment avec Ignace Sossou au Bénin.

Il faudrait veiller aux usages des textes et éviter que ce genre de de textes restrictifs ne soient répliqués dans d’autres pays.

Facebook peut-il développer d’autres outils plus subtiles pour contrer la liberté d’expression ?

Les réseaux sociaux peuvent avoir un impact assez important en terme de manipulation. Par exemple, cela a permis de limiter le vote des populations noires lors de l’élection de Trump aux Etats-Unis. Et ce genre de pratiques peut advenir sur le continent car de plus en plus de personnes s’informent via les réseaux sociaux. De nombreuses populations s’échangent des informations via Whatsapp (qui appartient à Facebook). Dans les années à venir, on va assister à des pratiques encore plus sophistiquées. Facebook vend des espaces publicitaires et c’est notamment un pilier de son modèle économique. Ce qui s’est passé aux USA peut donc se produire en Afrique, notamment au moment des périodes électorales.

Par Sinatou Saka, Boursier en droits numériques et d’inclusion chez Paradigm Initiative.

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